David Douillet : «Les collectivités locales paient leurs équipements sportifs 20 à 30% trop cher»

david_douillet
Le 23/09/2015

Entretien avec David Douillet. Pour l’ancien champion olympique de judo et député Les Républicains des Yvelines, d'éventuels Jeux olympiques à Paris risquent d’être ruineux pour les contribuables s’ils ne sont pas gérés en bon père de famille…

Sport et argent public Enquêtes du contribuableCet entretien est extrait du numéro des Enquêtes du contribuable d’août/septembre 2015, «Sport et argent public : la France qui perd». En kiosque. Numéro disponible sur notre boutique en ligne.

Quelle est la somme annuelle investie par la sphère publique pour financer le sport français ?

La dépense globale pour les contribuables est estimée à 16 milliards d’euros par an (11 milliards pour les collectivités territoriales ; 5 milliards pour l’État), soit environ 80 milliards sur un quinquennat.

Ces dotations sont-elles dépensées efficacement ?

Plus ou moins. Leur ventilation est quelquefois mauvaise et une bonne partie de cet argent est utilisée à des fins électoralistes. Lorsque j’étais ministre des Sports, j’ai demandé à mes services de réaliser un état des lieux chiffré. La France est un pays où tous les organismes (clubs, associations…) impliqués dans le sport estiment que le nombre de créneaux horaires mis à leur disposition est insuffisant. Cela signifie que le nombre d’infrastructures sportives est insuffisant : nous avions estimé qu’il manquait, sur l’ensemble du territoire français, plus de 30 000 équipements (piscines, gymnases…). Cette pénurie est néfaste pour les contribuables.

Pourquoi ?

Parce que différentes études de santé ont quantifié l’économie budgétaire que la pratique régulière d’un sport permet de réaliser. Elle est d’environ 300 euros par habitant et par an. Un Français sportif est un Français qui tombe moins souvent malade. Il passe moins de temps chez le médecin et dans les hôpitaux.

En investissant 13 des 25 milliards d’euros du seul budget de l’État sur un quinquennat pour construire de nouveaux équipements sportifs, on obtiendrait 80 milliards d’euros d’économies en termes de santé en retour sur le moyen terme.

L’argent investi par la nation dans le sport ne doit pas être assimilé à une dépense : c’est un investissement permettant d’obtenir un bénéfice en matière de santé publique.

Pensez-vous qu’il faille réduire le budget du ministère des Sports en cette période de contrainte budgétaire ?

Ce budget est déjà en baisse. Officiellement, il reste à peu près stable, mais en y regardant de plus près, on se rend compte que le financement du Centre national pour le développement du sport (CNDS) diminue, bien plus fortement que celui du Ministère.

Le CNDS dispose de crédits tirés de la taxation opérée sur les mises de la Française des Jeux, sur les paris sportifs et sur les ressources des droits de retransmission (télé, internet et mobiles) des manifestations sportives. Il finance en priorité le développement de la pratique sportive, les associations et les équipements de proximité. Son budget ne cesse de reculer. Il était de 272 millions d’euros en 2012 et tombera à 230 millions en 2017.

Où passe la différence ?

Bercy l’attribue à qui il veut.

Beaucoup pensent que, si la France obtient l’organisation des Jeux olympiques de 2024, les contribuables souffriront. Est-ce aussi votre avis ?

C’est effectivement un risque, si l’organisation des Jeux n’est pas gérée en bon père de famille. Les Jeux de 2024 représenteront un flux financier estimé à environ 6 milliards d’euros (Voir notre article « JO de Paris 2024 : à quel prix? »).

S’y ajoutent un certain nombre d’investissements structurels qui peuvent faire déraper la facture comme, par exemple, l’amélioration de la desserte ferroviaire en région parisienne.

Le grand atout de Paris est de disposer d’infrastructures déjà existantes comme le Stade de France. Pour faire des économies, je pense qu’une solution pourrait être d’utiliser des installations sportives démontables pour les équipements de complément. Un stade de 15 000 places, démontable coûte, par exemple, environ 23 millions d’euros, soit 5 fois moins qu’un stade en « dur ». Une fois démonté , cet équipement peut être revendu. Même logique pour le village olympique…

C’est notamment avec ce type de solutions que l’on pourra limiter le montant de la facture supportée par les contribuables.

Comment optimiser la dépense publique lors de la création d’équipements sportifs ?

La meilleure solution consisterait, comme je l’avais proposé quand j’étais chargé du ministère des Sports, à créer un comité des grands équipements sportifs et une cellule de conseil pour les collectivités locales.

piscine coût équipements sportifsLorsqu’elles veulent construire un gymnase, un stade… beaucoup de ces collectivités paient leurs équipements de 20 à 30 % trop cher, car les sociétés de conseil et les bureaux d’études associés à ce type de projet profitent de leur inexpérience pour faire flamber la note.

La création d’une cellule spécialisée placée sous l’autorité du ministère des Sports apporterait aux élus l’expertise et les conseils dont ils ont besoin pour investir à bon escient. À une période où la contrainte budgétaire est plus forte que jamais, la création d’une telle cellule serait utile pour dépenser mieux et réduire la pression fiscale. Je l’avais mise en place lors de mon passage au ministère des Sports. Mais cela n’a pas été poursuivi.

Comment les collectivités locales gèrent-elles leur budget sportif ?

Souvent mal. Quel que soit le gouvernement en place, le saupoudrage électoral est énorme et, à cette aune, les collectivités locales sont les championnes du monde. A l’échelle des villes, des départements et des régions, les doublons sont fréquents alors que, comme l’écologie (notre dossier sur l’écologie est disponible ici, NDLR) le sport est un sujet transversal dont le financement devrait être abordé avec une logique unifiée.

Selon un récent rapport de la Cour des comptes, réduire le nombre des fédérations sportives permettrait de faire des économies. Qu’en pensez-vous ?

La Cour des comptes est une instance que je respecte, mais dont je ne partage pas l’avis sur ce sujet. Réduire le nombre de fédérations permettrait seulement de réaliser des économies de bouts de chandelle. Ce n’est pas dans cette direction qu’il faut s’engager pour réaliser de véritables économies.

« Je préconise de faire passer une partie du financement du sport de la sphère publique à la sphère privée. »

Que préconisez-vous ?

Je préconise de faire passer une partie du financement du sport de la sphère publique à la sphère privée, comme cela se fait notamment aux États-Unis. Il faudrait prévoir un dispositif d’exonération fiscale attractif pour les fonds privés venant en aide au sport. Aux entreprises et aux investisseurs de financer le secteur, pas aux contribuables. Ce dispositif fiscal incitatif aurait aussi des retombées en termes de morale publique.

De morale publique ?

Oui, lorsque les jeunes font du sport, ils apprennent à respecter un certain nombre de règles, perçoivent la valeur de l’effort et les bienfaits de l’émulation. Cette attitude a pour conséquence de faire baisser les comportements déviants et de réduire la délinquance. La Ville de Chartres a adopté cette politique et obtenu des résultats remarquables à tout point de vue. J’invite vos lecteurs à regarder ce qui s’y passe. C’est un exemple à suivre.

Que pensez-vous du scandale financier qui ébranle la FIFA ?

Il ne m’étonne pas. Une affaire du même type pourrait très bien éclater en France. La cupidité pourrit tout. Dans cette affaire, le monde du foot est en première ligne, car c’est celui qui brasse le plus d’argent. Il n’est pas le seul concerné. En Inde, un scandale a récemment éclaboussé l’univers du cricket. La corruption est universelle.

Est-il normal que les pouvoirs publics financent les équipements sportifs professionnels ?

Non, il n’est pas normal que les collectivités locales supportent cet effort budgétaire, a fortiori lorsque les instances coiffant tel ou tel sport sont richissimes. A l’époque, j’ai bondi en apprenant que la Ville de Paris allait financer, pour 200 millions d’euros, un nouveau stade de rugby [ le Stade Jean-Bouin, NDLR] alors que le Stade de France n’a pas de club résident attitré et qu’il coûtait chaque année de 8 à 12 millions d’euros aux contribuables en indemnités à verser pour « absence de club résident » ! Cette indemnité a été suspendue jusqu’en 2017.

« Il n’est pas normal que les collectivités locales financent les équipements sportifs professionnels. »

La majeure partie des fonds collectés par les instances sportives va dans la poche des intermédiaires et dans celle des joueurs, par exemple, de football. Une partie de ce cash devrait être utilisée pour construire des équipements sportifs. Dès que le modèle économique d’un sport le permet, c’est à lui de supporter la construction de son outil professionnel, voilà mon point de vue.

Que faire pour inciter les instances sportives les plus riches à financer leurs propres outils sportifs ?

Il faudrait que l’État conclut des contrats d’objectif avec les différentes ligues et que ces contrats soient respectés. La plupart des ligues sportives sont aveuglées par la passion et uniquement focalisées sur le court terme. Aux pouvoirs publics de les inciter à penser à moyen terme et à financer leur avenir plutôt que les Ferrari de leurs joueurs vedettes.

Êtes-vous partisan de la taxation de la prime qui est versée aux champions olympiques ?

(Photo : Atlanta, 20 juillet 1996. David Douillet bat l’Espagnol Ernesto Perez et devient champion olympique de judo, catégorie poids lourds.)

David Douillet médaille or Atlanta 1996Non, cette fiscalisation est injuste. Pour devenir un champion, comme je l’ai été, il faut consacrer des années de sa vie au sport sans en tirer de revenus substantiels. Lorsqu’on devient un champion olympique pour la gloire de son pays, il est équitable que celui-ci vous remercie de tous les efforts consentis à travers le versement d’une prime, au montant d’ailleurs raisonnable (de 40 à 50 000 euros) sans que le fisc reprenne d’une main ce qui a été donné de l’autre.

En ce qui concerne les revenus des sportifs de haut niveau, je pense d’ailleurs que l’on pourrait éventuellement mettre en place un dispositif leur permettant d’étaler leur impôt sur le long terme. En effet, les sommes perçues par les sportifs le sont sur une période très courte, car leur carrière s’arrête tôt, aux alentours de 30 ans. Il me paraît donc légitime que leurs impôts soient étalés sur le long terme afin de moduler le taux auquel ils seront taxés.

Propos recueillis par Didier Laurens 

David Douillet, Bio-Express

– 17 février 1969 : naissance à Rouen.
– 1993 : première victoire aux championnats du Monde.
– 1996 : médaille d’or aux JO d’Atlanta.
– 2000 : médaille d’or aux JO de Sidney.
– 2009 : élu député UMP de la 12e circonscription des Yvelines.
– 2011 : Secrétaire d’État chargé des Français de l’étranger (juin-septembre) puis ministre des Sports (gouvernement Fillon III) de septembre 2011 à mai 2012.
– 2012 : Réélu député de la 12e circonscription des Yvelines.


Sport et argent public Enquêtes du contribuable «Sport et argent public : la France qui perd»Les Enquêtes du contribuable d’août/septembre 2015 – 5,50 €€. En kiosque. Vous pouvez commander en ligne ce numéro. 

Le magazine des contribuables

Assistanat, syndicats, fraudes sociales, hauts fonctionnaires, aides publiques aux entreprises… Tous les deux mois, Les Enquêtes du contribuable approfondissent dans des dossiers didactiques un thème majeur de l’actualité économique et sociale. Revue de référence en matière d’argent public, Les Enquêtes du contribuable vous permettent d’être réellement informé des dérives grandissantes et cachées que connaît notre pays. Ce magazine de convictions porte un regard différent sur l’actualité qu’il analyse du point de vue des contribuables. 5,50€. Abonnement : 6 numéros par an pour 33 €.

Articles de la même rubrique


Publié par Rédaction le 23/09/2015